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Le phare et le baromètre

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Le phare d’Ar-Men lors de la tempête du 9 décembre 2007. La hauteur de la tour est de 37 mètres. Soit plus d’une dizaine d’étages. Belle vague… © Benoît Stichelbaut / Sea & Co.

 

Vrai ou pas, quelle importance ? Ce récit est. Et c’est bien.

«Un jour, un de mes collègues m’a appelé au téléphone. Il voulait m’entretenir d’un de ses étudiants, qui venait de passer un examen avec lui. Mon collègue estimait qu’il devait lui donner un zéro à une question de physique, alors que l’étudiant réclamait un 20. Le professeur et l’étudiant se mirent d’accord pour choisir un arbitre impartial – et je fus désigné.

Je lus la question de l’examen : “Montrez comment il est possible de déterminer la hauteur d’un phare à l’aide d’un baromètre.”

L’étudiant avait répondu : “On va en haut du phare avec le baromètre, on l’attache à un cordage, on le fait glisser jusqu’au sol, ensuite on le remonte et on calcule la longueur du cordage. Celle-ci donne la hauteur du phare.”

L’étudiant avait raison : il avait répondu juste et complètement à la question. Mais je ne pouvais pas lui mettre ses points : dans ce cas, il aurait reçu son diplôme de physique alors qu’il n’avait pas montré de connaissances en physique. J’ai proposé de donner une autre chance à l’étudiant en lui donnant cinq minutes pour répondre à la question avec l’avertissement que, pour la réponse, il devait utiliser ses connaissances en physique.

Après quatre minutes, il n’avait encore rien écrit. Je lui ai demandé s’il voulait abandonner, mais il répondit qu’il avait beaucoup de réponses pour ce problème et qu’il cherchait la meilleure d’entre elles. Je me suis excusé de l’avoir interrompu et lui ai demandé de continuer.

Lorsque les cinq minutes furent écoulées, il me répondit : “On place le baromètre en haut du phare. On le laisse tomber en calculant son temps de chute avec un chronomètre. Ensuite, en utilisant la formule x=gt2/2, on en déduit la hauteur de la tour."

A ce moment, j’ai demandé à mon collègue s’il voulait abandonner. Il me répondit par l’affirmative et donna 20 à l’étudiant.

Alors que l’étudiant quittait la salle, je l’ai rappelé, car il avait dit qu’il avait plusieurs solutions à ce problème.

“Eh bien, dit-il, il y a plusieurs façons de calculer la hauteur d’un phare avec un baromètre. Par exemple, on le place dehors lorsqu’il y a du soleil. On calcule la hauteur du baromètre, la longueur de son ombre et la longueur de l’ombre du phare. Ensuite, avec un simple calcul de proportion, on trouve la hauteur du phare.”

“Bien, lui répondis-je, et les autres ?”

“Il y a une méthode assez basique que vous allez apprécier. On monte l’escalier avec le baromètre et, en même temps, on marque au crayon la longueur du baromètre sur le mur. En comptant le nombre de traits, on obtient la hauteur du phare en longueurs de baromètre… Si vous voulez une méthode plus sophistiquée, vous pouvez pendre le baromètre à un cordage, le balancer comme un pendule et déterminer la valeur de g au niveau du sol et au niveau du toit. A partir de la différence de g, la hauteur du phare peut être calculée… De la même façon, on attache le baromètre à un grand cordage et, en étant sur le toit, on le laisse descendre jusqu’à peu près le niveau du sol. On le fait balancer comme un pendule et on calcule la hauteur du phare à partir de la période de précession.”

Finalement, il conclut : “Il y a encore d’autres façons de résoudre ce problème. Probablement la meilleure est d’aller au rez de chaussée, trouver le gardien de phare et lui dire : ‘J’ai pour vous un superbe baromètre si vous me dites quelle est la hauteur de votre tour’."

J’ai ensuite demandé à l’étudiant s’il connaissait la réponse que mon collègue attendait au départ – et moi aussi, d’ailleurs –, c’est à dire d’utiliser la différence de pression indiquée par le baromètre en bas et en haut du phare. Il a soupiré que oui, mais qu’il en avait marre du collège et des professeurs qui essayaient de lui apprendre comment il devait penser.»

L’étudiant était Niels Bohr et l’arbitre Ernest Rutherford.
Ernest Rutherford, prix Nobel de Chimie en 1908. Niels Bohr, prix Nobel de Physique en 1922.

Niels Bohr rencontra plusieurs fois Albert Einstein avec qui il eut des discussions passionnées. L’une d’entre elle est restée célèbre. Niels Bohr se dispute avec Albert Einstein à propos de la réalité de la physique quantique. A un moment, Einstein, excédé, jeta à Niels Bohr : «Dieu ne joue pas aux dés !» Ce à quoi Bohr répondit : «Qui êtes-vous, Einstein, pour dire à Dieu ce qu’il doit faire !»

L’ambulance et l’Aston-Martin

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On me dit : «Faut pas tirer sur une ambulance».
Je réponds : «D’accord, mais que celle-ci arrête d’abord de se prendre pour une Aston-Martin toutes options à la James Bond – genre : voilà trois ans que je te disais, te serinais et te répétais que j’étais une course océanique promis à un beau plateau, un tour du monde acquis à un grand avenir international, et hop, me voilà recyclant un monotype high-tech tout carbone pour aller faire des prélèvements d’eau dans les mers du Sud, et que même que c’est drôlement mieux et encore plus beau, cette expédition scientifique, et que de toute façon ça reste une course parce que si le skipper veut y aller vite, dans le Sud, pour aller remplir ses seaux, eh bien, il peut le faire !»

  Moi, franchement, ce genre de tour, je trouve ça moyennement drôle. Vous me direz : ce n’est pas ton argent qui est en cause. Voire. C’est le nôtre, beaucoup d’argent public dans cette Sol’Océane (pour ne parler que de la région Basse-Normandie, pas moins de 480 000 euros sur quatre ans, de 2007 à 2010). Et puis, de toute façon, la prochaine fois que quelqu’un aura une vraie belle idée de course, il va falloir qu’il suive quelques cours du soir sur la force de vente pour arriver à le placer, son projet. Je connais des régions, des ports et des communautés de communes qui vont y regarder à deux fois avant de signer un papier de ce genre.

Le problème n’est pas nouveau, finalement : il faut arriver à créer une course qui fasse sens, qui s’insère harmonieusement dans le calendrier (déjà bien fourni) qui existe aujourd’hui. Denis Horeau le dit très bien dans son blog : pour qu’une course ait du succès, il faut qu’elle ait une âme, qu’elle raconte une histoire, qu’elle résonne en nous, comme New York-San Francisco, la Transat anglaise ou le tour du monde par les trois caps.

Il y a déjà beaucoup de tours du monde aujourd’hui, courus en solitaire, en double ou en équipage, avec ou sans escales, sur une ou plusieurs coques : Vendée Globe, Volvo Ocean Race, Barcelona World Race, Trophée Jules Verne, Velux-5 Oceans, records en solitaire, records contre les vents et les courants dominants, le tout sur 60 IMOCA, maxi-multis, Volvo 70…
Pas facile, dans ces conditions, d’imposer une nouvelle course disputée sur monotypes de 52 pieds (que vont-ils courir d’autres ? comment garantir leur monotypie alors que le numéro un a déjà 25 000 milles sous la quille et que le numéro deux, frais sorti de chantier, a déjà un bout-dehors différent ? combien peut-on raisonnablement construire de «monotypes» de cette taille en si peu de temps, le départ – d’une course, d’une expérience scientifique ? – étant toujours annoncé en octobre de cette année ? à partir de combien de bateaux une épreuve existe-t-elle ? quels skippers vont venir ? combien parmi eux seront connus, porteurs d’image ? et comment passionner le grand public avec deux bateaux et aucun nom connu ?) entre Caen (je suis Normand et fier de l’être, venez pas me chercher sur ce terrain-là, mais enfin, le trait d’union avec les antipodes semble mince) et la Nouvelle-Zélande (pourquoi faire, des affaires ?) et retour à Cherbourg.

Voyez la Barcelona World Race. Belle idée : un Vendée Globe en double. Volonté de trait d’union avec les Anglos-Saxons. Mise à l’étrier du 60 pieds IMOCA et des mers du Sud sur ces bateaux pour tout un tas de marins confirmés qui n’y seraient jamais allés autrement. Départ de Méditerranée, Barcelone, l’Espagne, sa voile et son roi ont le vent en poupe (Valence, Alicante, Cadix…). Grosse communication de la part de la société OC Events (Ellen MacArthur), organisation millimétrique, beau barnum, plateau de qualité. Et une course qui fait un flop retentissant. Tenez, un test : vous vous souvenez des deux vainqueurs ? Et des deuxièmes ?
Allez, le podium, pour mémoire : Paprec Virbac 2 (Dick-Foxall), Hugo Boss (Thomson-Cape) et Temenos 2 (Wavre-Paret).

Cela dit, je doute fort que la Sol’Océane puisse, pour sa première édition, fournir ne serait-ce que trois bateaux sur son podium…

Dommage : Normands et Britanniques se souviennent depuis peu qu’ils sont cousins et implantés le long de la même mer. La Normandie est géographiquement et maritimement au cœur de l’Europe. Elle compte effectivement bien des compétences nautiques, que ce soit à Caen ou à Cherbourg (JMV). Alors, pourquoi pas ne pas imaginer, avec ces monotypes, une sorte de grand «Figaro» européen, en solo, en double ou en équipage ? En flotte et avec quelques épreuves en match-race ? Avec des bateaux financés par des régions d’Europe et des skippers connus ? Une sorte de Coupe d’Europe de la course au large ? Moins loin que la Nouvelle-Zélande, moins compliqué. Plus facilement accessible, compréhensible, médiatique.
Et les sirènes, du coup, ne seraient peut-être pas celle d’une ambulance.

Les hommes du bout du monde

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L’archipel des Wollaston, par 55° Sud. Le Horn, est là, dans le lointain, à gauche de l’image.
© Algébrique du Sérail.

Hommes frileux qui, sur vos longues pirogues blanches, passez aux pieds des îles qui furent notre terre, ayez une pensée pour nous, les hommes de ce bout du monde. Vous qui avez rebaptisé ce lieu de froidure et de vent du nom d’une de vos cités du Nord, Hoorn, ayez une pensée pour ceux qui, pendant des milliers de générations, ont vécu ici.

Quand vos premiers vaisseaux sont arrivés, les Anciens les ont pris pour de hauts rochers flottant sur la mer, vos officiers habillés et poudrés de blanc, pour des grands cormorans de haute mer. Nous avons allumé des feux sur toute la côte pour prévenir notre communauté dispersée de cet étrange phénomène. Vous avez alors baptisé notre contrée Terre des Fumées. Ce nom ne plaisant pas à vos rois, vous l’avez renommée Terre de Feu. Vous nous avez appelé Indiens, nous qui étions simplement Yamana, les Hommes. Vous nous avez donné de la farine : nous l’avons étalée sur notre corps nu enduit de graisse de phoque, pensant que c’était du tumap, la poudre magique de nos cérémonies. Vous nous avez donné du savon : nous l’avons mangé. Vous nous avez donné des confitures et du chocolat : nous les avons recrachés, pensant que vous vouliez nous empoisonner, car nous ne connaissions pas le sucré. Notre langue avait plus de soixante mots pour décrire le malheur, et pas un seul pour exprimer le bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Voici des milliers de lunes, nous habitions vers le couchant, là où les hommes ont le regard fendu. Peuple pacifique, nous avons d’abord été chassés vers le Nord, pays des glaces éternelles. Un passage nous a permis de gagner vers le Levant, puis vers le Sud, dans une contrée où les hommes avaient la peau rouge, le corps peint et la tête couverte de plumes d’aigle. Eux aussi nous ont chassés, flèches et lances pointées contre nos enfants. Nous sommes encore descendus vers le Sud. Nous sommes entrés sur le territoire des coupeurs de tête habillés d’or, vénérant des serpents à plume et adorant le dieu Soleil. Poursuivis encore, nous avons dû descendre jusqu’en bas de la terre. Arrivés au bout du monde, dans ces îles inhospitalières, les autres hommes nous ont enfin laissés tranquilles. Qui pourrait habiter là, de toute façon ?

Ici règnent les vents fous et les vagues blanches de colère. Ici règnent le froid et la neige. Ici nagent les baleines géantes et les orques mangeuses d’homme. Ici planent les albatros qui attaquent les nouveaux-nés laissés sans protection. Nous avons creusé les troncs des hêtres qui poussent malgré le vent, construit des canots, mis notre feu dedans, une femme et deux enfants, et nous avons fait nôtres ces morceaux de terre noire. Nos femmes nues plongeaient dans l’eau glaciale pour cueillir les cholgas, ces moules géantes dont nous jetions les coquilles vides au pied de nos maigres huttes. Aujourd’hui recouvertes de terre, elles forment de longs tumulus qui ondulent comme des vagues sous les herbes du rivage. Nous changions de camp et d’île selon la saison. Quand une baleine s’échouait dans une anse, des feux prévenaient la communauté. Tous les canots se réunissaient pour célébrer la mort du géant et l’abondance de la viande. Nos enfants buvaient le lait du phoque et nous posions nos morts à la surface de la terre avant de brûler leurs ossements.
 

Le Horn, un jour de beau temps. 25 nœuds d’Ouest et quatre mètres de houle.
© Algébrique du Sérail.

Et puis, vous êtes venus. Vous nous avez trouvé laids et semblables à des brutes. Vous nous avez imposé des vêtements et un Dieu de souffrance, nous qui ne connaissions qu’elle. Vous avez ramené certains des nôtres dans vos pays lointains, changeant leur nom, brisant leurs convictions. Vous avez même exposé une famille derrière des barreaux, au cœur de l’une de vos grandes cités, baptisée Paris, dans un jardin où vous mettiez en cage des animaux étranges. Bien peu d’entre vous ont tenté de comprendre notre langue rauque et liquide, faite de roches dures et d’eau froide. Ushuaia – «la baie qui ouvre au sud» – était le nom d’un de nos campements. Vous nous avez rassemblé dans de hautes habitations de pierre. D’étranges maladies nous ont décimés. Nous n’avons pas tenté de résister. Nous nous sommes laissés mourir plutôt que de vivre à votre façon…

Hommes frileux qui passez sur vos grandes pirogues au pied d’un de vos mythes, là-bas, en bas du monde, songez un instant aux miens. Ces îles de légende et de souffrance ont été nôtres. Il n’en reste que quelques silex taillés abandonnés dans les algues géantes et des cimetières de coquillages enfouis sous la terre. Mais, dans le vacarme du vent qui hurle sans relâche, peut-être entendrez-vous les chants tristes de mon peuple.

 
Caleta Lennox. Et des arbres tordus, échevelés, bas, qui racontent si bien le vent.
© Algébrique du Sérail.

Langue de bois plutôt que gueule du même métal ?

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C’est tombé aujourd’hui même à 10 heures 26 sonnantes sur le portable d’un de mes amis journalistes (oui, j’en ai, mais on reparlera un autre jour si vous voulez bien). Ah, les mailing-lists ! Inscrivez-vous à l’une d’elles et – drrring ! (ou bip ou boing ou autre, ça dépend de votre portable et de vos goûts musicaux), c’est l’actualité elle-même en personne qui vient, débarque, qui vous sonne, qui vous somme. Surtout que, dans le cas présent, l’actualité, en plus, avait la bonne idée d’être en avance sur son temps. Le titre ? Sobre. «Nautic 2008 : 260 000 visiteurs !» Le début du communiqué ? Tout aussi classique. «Le Nautic 2008, Salon nautique de Paris, ferme ses portes sur un bilan positif…»

Là, évidemment, j’ai levé la tête de l’écran mobile de mon pote et j’ai regardé un peu partout autour de moi. En ce dimanche matin, j’y étais, au Salon nautique de Paris, et je ne voulais pas me faire enfermer, pas de blague ! Mais non, pas de mouvement de foule, aucune panique. Bon. «Une bonne nouvelle dans le contexte actuel», continuait le communiqué. C’est vrai, ça, le Salon ferme avec une journée d’avance, aucune panique, c’est bien. Comme quoi, les gens, s’ils sont informés, sont prêts à être raisonnables…

Suivaient, toujours dans le communiqué, des expressions assez familières, qu’on a déjà lues ou entendues souvent, à propos de pas mal de salons, de manifestations, d’événements, de colloques, de réunions, de débats, de sommets, de congrès : «dynamisme», «grand rendez-vous», «international», «succès», «bilan positif», je crois même qu’il y avait le mot «incontournable», c’est dire si tous les clichés étaient venus à Paris, eux aussi. Peut-être pas aussi nombreux que les visiteurs, mais pas loin.

De deux choses l’une, en tout cas : ou bien les rédacteurs de la chose avaient anticipé les visiteurs à venir en ce dimanche et les avaient donc comptés à l’avance, ou bien ils avaient considéré qu’ils ne seraient pas assez nombreux pour changer la donne. Dans un cas comme dans l’autre, moi, matinal et dominical visiteur du Salon, j’avais de toute façon l’impression de compter pour des prunes. J’aurais finalement décidé de rester au chaud devant mon sapin, aucune différence dans le calcul global de la fréquentation : de toute façon, «ils» savaient, «ils» avaient tout prévu. Merci, ça encourage l’effort, tout ça.

Mais le communiqué comportait une autre mathématique considération propre à étonner quiconque sait compter sur ses doigts. C’est presque un cas d’école, langue et calcul mêlés : «Le Nautic se maintient au premier rang des salons internationaux grâce à une fréquentation soutenue (-5 %).» Outre la bizarrerie de calcul (chiffres annoncés en 2007 : 270 000 ; cette année : 260 000 – cherchez l’erreur…), voilà qui prouve encore, à ceux qui en douteraient, la richesse et les subtilités de notre belle langue française. D’une chose qui baisse, on peut arriver à affirmer qu’elle se maintient.
Surtout que cela ne date pas d’hier : il fut une époque – pas si lointaine, moins de dix ans !– où l’on annonçait fièrement «plus de 300 000 personnes» au Salon de Paris. A force de fréquentation «soutenue», il va effectivement falloir faire quelque chose pour soutenir les visiteurs eux-mêmes. Peut-être commencer par compter les visiteurs du dimanche, même si, franchement, ceux-ci pourraient faire autre chose ce jour-là plutôt que compliquer le travail de tout le monde, c’est un fait.
Tiens, une autre idée en passant : se débarrasser de cette nouvelle appellation «Nautic», si toc, si fade, si plouc, si pauvrement dans le vent d’une anglo-saxonnisation de nos moindres faits et gestes. Quand on croise quelqu’un, on lui demande : «On se voit au Salon ?» Et tout est dit. Sûrement pas : «Tu vas au Nautic ?», qui sonne, allez savoir pourquoi, comme aller au dentiste ou au taureau.

Question langue, justement. Un petit chef-d’œuvre, toujours dans ce même communiqué. Ou, plus exactement, une autre raison de se réjouir pour les exposants, les professionnels, les visiteurs, les lecteurs de ce communiqué de presse résolument optimiste : «La part croissante de femmes font de ce salon un véritable rendez-vous de l’art de vivre (outre la formulation, aérienne, le rapport entre les deux termes de la phrase est éblouissant – l’auteur du communiqué sous-entend-il que ce sont les femmes qui mettent toutes ces jolies fleurs dans les carrés des bateaux et servent de si délicieux cafés sur les stands de la porte de Versailles ? Développez), grâce à la mise en valeur du design et du développement durable».
Oui, mieux vaut relire depuis le début, et en laissant de côté ce qui est entre paranthèses. Allez-y, je vous attends… Oui ? Non. Non, toujours pas très clair, hein. En fait, ça devait être une sorte de concours interne, au départ : «Mettez dans une même phrase, qui semble se tenir et faire sens, les mots suivants : femme, art de vivre, design, développement durable». Bravo au vainqueur, en tout cas. Difficile à surpasser.

Arrivé là, je n’avais lu que le premier quart du communiqué et, désirant tout de même visiter quelques bateaux avant d’être mis dehors au nom du fait que, de toute façon, on m’avait déjà comptabilisé (et alors même que je n’avais rien pour faire de ce salon un véritable rendez-vous de l’art de vivre), j’ai survolé le reste du texte. J’ai bien fait, les points culminants suffisant à se faire une idée : «exposants qui ont majoritairement retrouvé le sourire»…, […] «Salon qui a dépassé toutes les attentes»…,  (attention, là, on prend son élan) «évaluation des transactions réalisées auprès d’un échantillon représentatif des différents secteurs des industries nautiques à quelques pourcents près identique à celle réalisée lors de l’édition précédente».

Que des choses positives, donc. Tant mieux ! La crise et la sinistrose ne passeront pas par la plaisance, qu’on se le dise ! Et si l’on annonce déjà le Salon 2009 à la fin de ce communiqué, c’est pour souligner combien il lui sera difficile de rivaliser en terme de dynamisme et de souffle – si l’on pense à la prose que celui-ci aura généré, en effet, il va falloir s’accrocher.

Quoi qu’il en soit, j’ai compris la raison de cette annonce dominicale anticipée, voire précipitée : par les temps qui courent, une bonne nouvelle, on ne la garde pas pour soi. Et tant de bonheur, ça se partage.
Vite.