C’est tombé aujourd’hui même à 10 heures 26 sonnantes sur le portable d’un de mes amis journalistes (oui, j’en ai, mais on reparlera un autre jour si vous voulez bien). Ah, les mailing-lists ! Inscrivez-vous à l’une d’elles et – drrring ! (ou bip ou boing ou autre, ça dépend de votre portable et de vos goûts musicaux), c’est l’actualité elle-même en personne qui vient, débarque, qui vous sonne, qui vous somme. Surtout que, dans le cas présent, l’actualité, en plus, avait la bonne idée d’être en avance sur son temps. Le titre ? Sobre. «Nautic 2008 : 260 000 visiteurs !» Le début du communiqué ? Tout aussi classique. «Le Nautic 2008, Salon nautique de Paris, ferme ses portes sur un bilan positif…»

Là, évidemment, j’ai levé la tête de l’écran mobile de mon pote et j’ai regardé un peu partout autour de moi. En ce dimanche matin, j’y étais, au Salon nautique de Paris, et je ne voulais pas me faire enfermer, pas de blague ! Mais non, pas de mouvement de foule, aucune panique. Bon. «Une bonne nouvelle dans le contexte actuel», continuait le communiqué. C’est vrai, ça, le Salon ferme avec une journée d’avance, aucune panique, c’est bien. Comme quoi, les gens, s’ils sont informés, sont prêts à être raisonnables…

Suivaient, toujours dans le communiqué, des expressions assez familières, qu’on a déjà lues ou entendues souvent, à propos de pas mal de salons, de manifestations, d’événements, de colloques, de réunions, de débats, de sommets, de congrès : «dynamisme», «grand rendez-vous», «international», «succès», «bilan positif», je crois même qu’il y avait le mot «incontournable», c’est dire si tous les clichés étaient venus à Paris, eux aussi. Peut-être pas aussi nombreux que les visiteurs, mais pas loin.

De deux choses l’une, en tout cas : ou bien les rédacteurs de la chose avaient anticipé les visiteurs à venir en ce dimanche et les avaient donc comptés à l’avance, ou bien ils avaient considéré qu’ils ne seraient pas assez nombreux pour changer la donne. Dans un cas comme dans l’autre, moi, matinal et dominical visiteur du Salon, j’avais de toute façon l’impression de compter pour des prunes. J’aurais finalement décidé de rester au chaud devant mon sapin, aucune différence dans le calcul global de la fréquentation : de toute façon, «ils» savaient, «ils» avaient tout prévu. Merci, ça encourage l’effort, tout ça.

Mais le communiqué comportait une autre mathématique considération propre à étonner quiconque sait compter sur ses doigts. C’est presque un cas d’école, langue et calcul mêlés : «Le Nautic se maintient au premier rang des salons internationaux grâce à une fréquentation soutenue (-5 %).» Outre la bizarrerie de calcul (chiffres annoncés en 2007 : 270 000 ; cette année : 260 000 – cherchez l’erreur…), voilà qui prouve encore, à ceux qui en douteraient, la richesse et les subtilités de notre belle langue française. D’une chose qui baisse, on peut arriver à affirmer qu’elle se maintient.
Surtout que cela ne date pas d’hier : il fut une époque – pas si lointaine, moins de dix ans !– où l’on annonçait fièrement «plus de 300 000 personnes» au Salon de Paris. A force de fréquentation «soutenue», il va effectivement falloir faire quelque chose pour soutenir les visiteurs eux-mêmes. Peut-être commencer par compter les visiteurs du dimanche, même si, franchement, ceux-ci pourraient faire autre chose ce jour-là plutôt que compliquer le travail de tout le monde, c’est un fait.
Tiens, une autre idée en passant : se débarrasser de cette nouvelle appellation «Nautic», si toc, si fade, si plouc, si pauvrement dans le vent d’une anglo-saxonnisation de nos moindres faits et gestes. Quand on croise quelqu’un, on lui demande : «On se voit au Salon ?» Et tout est dit. Sûrement pas : «Tu vas au Nautic ?», qui sonne, allez savoir pourquoi, comme aller au dentiste ou au taureau.

Question langue, justement. Un petit chef-d’œuvre, toujours dans ce même communiqué. Ou, plus exactement, une autre raison de se réjouir pour les exposants, les professionnels, les visiteurs, les lecteurs de ce communiqué de presse résolument optimiste : «La part croissante de femmes font de ce salon un véritable rendez-vous de l’art de vivre (outre la formulation, aérienne, le rapport entre les deux termes de la phrase est éblouissant – l’auteur du communiqué sous-entend-il que ce sont les femmes qui mettent toutes ces jolies fleurs dans les carrés des bateaux et servent de si délicieux cafés sur les stands de la porte de Versailles ? Développez), grâce à la mise en valeur du design et du développement durable».
Oui, mieux vaut relire depuis le début, et en laissant de côté ce qui est entre paranthèses. Allez-y, je vous attends… Oui ? Non. Non, toujours pas très clair, hein. En fait, ça devait être une sorte de concours interne, au départ : «Mettez dans une même phrase, qui semble se tenir et faire sens, les mots suivants : femme, art de vivre, design, développement durable». Bravo au vainqueur, en tout cas. Difficile à surpasser.

Arrivé là, je n’avais lu que le premier quart du communiqué et, désirant tout de même visiter quelques bateaux avant d’être mis dehors au nom du fait que, de toute façon, on m’avait déjà comptabilisé (et alors même que je n’avais rien pour faire de ce salon un véritable rendez-vous de l’art de vivre), j’ai survolé le reste du texte. J’ai bien fait, les points culminants suffisant à se faire une idée : «exposants qui ont majoritairement retrouvé le sourire»…, […] «Salon qui a dépassé toutes les attentes»…,  (attention, là, on prend son élan) «évaluation des transactions réalisées auprès d’un échantillon représentatif des différents secteurs des industries nautiques à quelques pourcents près identique à celle réalisée lors de l’édition précédente».

Que des choses positives, donc. Tant mieux ! La crise et la sinistrose ne passeront pas par la plaisance, qu’on se le dise ! Et si l’on annonce déjà le Salon 2009 à la fin de ce communiqué, c’est pour souligner combien il lui sera difficile de rivaliser en terme de dynamisme et de souffle – si l’on pense à la prose que celui-ci aura généré, en effet, il va falloir s’accrocher.

Quoi qu’il en soit, j’ai compris la raison de cette annonce dominicale anticipée, voire précipitée : par les temps qui courent, une bonne nouvelle, on ne la garde pas pour soi. Et tant de bonheur, ça se partage.
Vite.