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Monthly Archives: janvier 2009

L’ambulance et l’Aston-Martin

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On me dit : «Faut pas tirer sur une ambulance».
Je réponds : «D’accord, mais que celle-ci arrête d’abord de se prendre pour une Aston-Martin toutes options à la James Bond – genre : voilà trois ans que je te disais, te serinais et te répétais que j’étais une course océanique promis à un beau plateau, un tour du monde acquis à un grand avenir international, et hop, me voilà recyclant un monotype high-tech tout carbone pour aller faire des prélèvements d’eau dans les mers du Sud, et que même que c’est drôlement mieux et encore plus beau, cette expédition scientifique, et que de toute façon ça reste une course parce que si le skipper veut y aller vite, dans le Sud, pour aller remplir ses seaux, eh bien, il peut le faire !»

  Moi, franchement, ce genre de tour, je trouve ça moyennement drôle. Vous me direz : ce n’est pas ton argent qui est en cause. Voire. C’est le nôtre, beaucoup d’argent public dans cette Sol’Océane (pour ne parler que de la région Basse-Normandie, pas moins de 480 000 euros sur quatre ans, de 2007 à 2010). Et puis, de toute façon, la prochaine fois que quelqu’un aura une vraie belle idée de course, il va falloir qu’il suive quelques cours du soir sur la force de vente pour arriver à le placer, son projet. Je connais des régions, des ports et des communautés de communes qui vont y regarder à deux fois avant de signer un papier de ce genre.

Le problème n’est pas nouveau, finalement : il faut arriver à créer une course qui fasse sens, qui s’insère harmonieusement dans le calendrier (déjà bien fourni) qui existe aujourd’hui. Denis Horeau le dit très bien dans son blog : pour qu’une course ait du succès, il faut qu’elle ait une âme, qu’elle raconte une histoire, qu’elle résonne en nous, comme New York-San Francisco, la Transat anglaise ou le tour du monde par les trois caps.

Il y a déjà beaucoup de tours du monde aujourd’hui, courus en solitaire, en double ou en équipage, avec ou sans escales, sur une ou plusieurs coques : Vendée Globe, Volvo Ocean Race, Barcelona World Race, Trophée Jules Verne, Velux-5 Oceans, records en solitaire, records contre les vents et les courants dominants, le tout sur 60 IMOCA, maxi-multis, Volvo 70…
Pas facile, dans ces conditions, d’imposer une nouvelle course disputée sur monotypes de 52 pieds (que vont-ils courir d’autres ? comment garantir leur monotypie alors que le numéro un a déjà 25 000 milles sous la quille et que le numéro deux, frais sorti de chantier, a déjà un bout-dehors différent ? combien peut-on raisonnablement construire de «monotypes» de cette taille en si peu de temps, le départ – d’une course, d’une expérience scientifique ? – étant toujours annoncé en octobre de cette année ? à partir de combien de bateaux une épreuve existe-t-elle ? quels skippers vont venir ? combien parmi eux seront connus, porteurs d’image ? et comment passionner le grand public avec deux bateaux et aucun nom connu ?) entre Caen (je suis Normand et fier de l’être, venez pas me chercher sur ce terrain-là, mais enfin, le trait d’union avec les antipodes semble mince) et la Nouvelle-Zélande (pourquoi faire, des affaires ?) et retour à Cherbourg.

Voyez la Barcelona World Race. Belle idée : un Vendée Globe en double. Volonté de trait d’union avec les Anglos-Saxons. Mise à l’étrier du 60 pieds IMOCA et des mers du Sud sur ces bateaux pour tout un tas de marins confirmés qui n’y seraient jamais allés autrement. Départ de Méditerranée, Barcelone, l’Espagne, sa voile et son roi ont le vent en poupe (Valence, Alicante, Cadix…). Grosse communication de la part de la société OC Events (Ellen MacArthur), organisation millimétrique, beau barnum, plateau de qualité. Et une course qui fait un flop retentissant. Tenez, un test : vous vous souvenez des deux vainqueurs ? Et des deuxièmes ?
Allez, le podium, pour mémoire : Paprec Virbac 2 (Dick-Foxall), Hugo Boss (Thomson-Cape) et Temenos 2 (Wavre-Paret).

Cela dit, je doute fort que la Sol’Océane puisse, pour sa première édition, fournir ne serait-ce que trois bateaux sur son podium…

Dommage : Normands et Britanniques se souviennent depuis peu qu’ils sont cousins et implantés le long de la même mer. La Normandie est géographiquement et maritimement au cœur de l’Europe. Elle compte effectivement bien des compétences nautiques, que ce soit à Caen ou à Cherbourg (JMV). Alors, pourquoi pas ne pas imaginer, avec ces monotypes, une sorte de grand «Figaro» européen, en solo, en double ou en équipage ? En flotte et avec quelques épreuves en match-race ? Avec des bateaux financés par des régions d’Europe et des skippers connus ? Une sorte de Coupe d’Europe de la course au large ? Moins loin que la Nouvelle-Zélande, moins compliqué. Plus facilement accessible, compréhensible, médiatique.
Et les sirènes, du coup, ne seraient peut-être pas celle d’une ambulance.

Les hommes du bout du monde

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L’archipel des Wollaston, par 55° Sud. Le Horn, est là, dans le lointain, à gauche de l’image.
© Algébrique du Sérail.

Hommes frileux qui, sur vos longues pirogues blanches, passez aux pieds des îles qui furent notre terre, ayez une pensée pour nous, les hommes de ce bout du monde. Vous qui avez rebaptisé ce lieu de froidure et de vent du nom d’une de vos cités du Nord, Hoorn, ayez une pensée pour ceux qui, pendant des milliers de générations, ont vécu ici.

Quand vos premiers vaisseaux sont arrivés, les Anciens les ont pris pour de hauts rochers flottant sur la mer, vos officiers habillés et poudrés de blanc, pour des grands cormorans de haute mer. Nous avons allumé des feux sur toute la côte pour prévenir notre communauté dispersée de cet étrange phénomène. Vous avez alors baptisé notre contrée Terre des Fumées. Ce nom ne plaisant pas à vos rois, vous l’avez renommée Terre de Feu. Vous nous avez appelé Indiens, nous qui étions simplement Yamana, les Hommes. Vous nous avez donné de la farine : nous l’avons étalée sur notre corps nu enduit de graisse de phoque, pensant que c’était du tumap, la poudre magique de nos cérémonies. Vous nous avez donné du savon : nous l’avons mangé. Vous nous avez donné des confitures et du chocolat : nous les avons recrachés, pensant que vous vouliez nous empoisonner, car nous ne connaissions pas le sucré. Notre langue avait plus de soixante mots pour décrire le malheur, et pas un seul pour exprimer le bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Voici des milliers de lunes, nous habitions vers le couchant, là où les hommes ont le regard fendu. Peuple pacifique, nous avons d’abord été chassés vers le Nord, pays des glaces éternelles. Un passage nous a permis de gagner vers le Levant, puis vers le Sud, dans une contrée où les hommes avaient la peau rouge, le corps peint et la tête couverte de plumes d’aigle. Eux aussi nous ont chassés, flèches et lances pointées contre nos enfants. Nous sommes encore descendus vers le Sud. Nous sommes entrés sur le territoire des coupeurs de tête habillés d’or, vénérant des serpents à plume et adorant le dieu Soleil. Poursuivis encore, nous avons dû descendre jusqu’en bas de la terre. Arrivés au bout du monde, dans ces îles inhospitalières, les autres hommes nous ont enfin laissés tranquilles. Qui pourrait habiter là, de toute façon ?

Ici règnent les vents fous et les vagues blanches de colère. Ici règnent le froid et la neige. Ici nagent les baleines géantes et les orques mangeuses d’homme. Ici planent les albatros qui attaquent les nouveaux-nés laissés sans protection. Nous avons creusé les troncs des hêtres qui poussent malgré le vent, construit des canots, mis notre feu dedans, une femme et deux enfants, et nous avons fait nôtres ces morceaux de terre noire. Nos femmes nues plongeaient dans l’eau glaciale pour cueillir les cholgas, ces moules géantes dont nous jetions les coquilles vides au pied de nos maigres huttes. Aujourd’hui recouvertes de terre, elles forment de longs tumulus qui ondulent comme des vagues sous les herbes du rivage. Nous changions de camp et d’île selon la saison. Quand une baleine s’échouait dans une anse, des feux prévenaient la communauté. Tous les canots se réunissaient pour célébrer la mort du géant et l’abondance de la viande. Nos enfants buvaient le lait du phoque et nous posions nos morts à la surface de la terre avant de brûler leurs ossements.
 

Le Horn, un jour de beau temps. 25 nœuds d’Ouest et quatre mètres de houle.
© Algébrique du Sérail.

Et puis, vous êtes venus. Vous nous avez trouvé laids et semblables à des brutes. Vous nous avez imposé des vêtements et un Dieu de souffrance, nous qui ne connaissions qu’elle. Vous avez ramené certains des nôtres dans vos pays lointains, changeant leur nom, brisant leurs convictions. Vous avez même exposé une famille derrière des barreaux, au cœur de l’une de vos grandes cités, baptisée Paris, dans un jardin où vous mettiez en cage des animaux étranges. Bien peu d’entre vous ont tenté de comprendre notre langue rauque et liquide, faite de roches dures et d’eau froide. Ushuaia – «la baie qui ouvre au sud» – était le nom d’un de nos campements. Vous nous avez rassemblé dans de hautes habitations de pierre. D’étranges maladies nous ont décimés. Nous n’avons pas tenté de résister. Nous nous sommes laissés mourir plutôt que de vivre à votre façon…

Hommes frileux qui passez sur vos grandes pirogues au pied d’un de vos mythes, là-bas, en bas du monde, songez un instant aux miens. Ces îles de légende et de souffrance ont été nôtres. Il n’en reste que quelques silex taillés abandonnés dans les algues géantes et des cimetières de coquillages enfouis sous la terre. Mais, dans le vacarme du vent qui hurle sans relâche, peut-être entendrez-vous les chants tristes de mon peuple.

 
Caleta Lennox. Et des arbres tordus, échevelés, bas, qui racontent si bien le vent.
© Algébrique du Sérail.