L’archipel des Wollaston, par 55° Sud. Le Horn, est là, dans le lointain, à gauche de l’image.
© Algébrique du Sérail.

Hommes frileux qui, sur vos longues pirogues blanches, passez aux pieds des îles qui furent notre terre, ayez une pensée pour nous, les hommes de ce bout du monde. Vous qui avez rebaptisé ce lieu de froidure et de vent du nom d’une de vos cités du Nord, Hoorn, ayez une pensée pour ceux qui, pendant des milliers de générations, ont vécu ici.

Quand vos premiers vaisseaux sont arrivés, les Anciens les ont pris pour de hauts rochers flottant sur la mer, vos officiers habillés et poudrés de blanc, pour des grands cormorans de haute mer. Nous avons allumé des feux sur toute la côte pour prévenir notre communauté dispersée de cet étrange phénomène. Vous avez alors baptisé notre contrée Terre des Fumées. Ce nom ne plaisant pas à vos rois, vous l’avez renommée Terre de Feu. Vous nous avez appelé Indiens, nous qui étions simplement Yamana, les Hommes. Vous nous avez donné de la farine : nous l’avons étalée sur notre corps nu enduit de graisse de phoque, pensant que c’était du tumap, la poudre magique de nos cérémonies. Vous nous avez donné du savon : nous l’avons mangé. Vous nous avez donné des confitures et du chocolat : nous les avons recrachés, pensant que vous vouliez nous empoisonner, car nous ne connaissions pas le sucré. Notre langue avait plus de soixante mots pour décrire le malheur, et pas un seul pour exprimer le bonheur. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Voici des milliers de lunes, nous habitions vers le couchant, là où les hommes ont le regard fendu. Peuple pacifique, nous avons d’abord été chassés vers le Nord, pays des glaces éternelles. Un passage nous a permis de gagner vers le Levant, puis vers le Sud, dans une contrée où les hommes avaient la peau rouge, le corps peint et la tête couverte de plumes d’aigle. Eux aussi nous ont chassés, flèches et lances pointées contre nos enfants. Nous sommes encore descendus vers le Sud. Nous sommes entrés sur le territoire des coupeurs de tête habillés d’or, vénérant des serpents à plume et adorant le dieu Soleil. Poursuivis encore, nous avons dû descendre jusqu’en bas de la terre. Arrivés au bout du monde, dans ces îles inhospitalières, les autres hommes nous ont enfin laissés tranquilles. Qui pourrait habiter là, de toute façon ?

Ici règnent les vents fous et les vagues blanches de colère. Ici règnent le froid et la neige. Ici nagent les baleines géantes et les orques mangeuses d’homme. Ici planent les albatros qui attaquent les nouveaux-nés laissés sans protection. Nous avons creusé les troncs des hêtres qui poussent malgré le vent, construit des canots, mis notre feu dedans, une femme et deux enfants, et nous avons fait nôtres ces morceaux de terre noire. Nos femmes nues plongeaient dans l’eau glaciale pour cueillir les cholgas, ces moules géantes dont nous jetions les coquilles vides au pied de nos maigres huttes. Aujourd’hui recouvertes de terre, elles forment de longs tumulus qui ondulent comme des vagues sous les herbes du rivage. Nous changions de camp et d’île selon la saison. Quand une baleine s’échouait dans une anse, des feux prévenaient la communauté. Tous les canots se réunissaient pour célébrer la mort du géant et l’abondance de la viande. Nos enfants buvaient le lait du phoque et nous posions nos morts à la surface de la terre avant de brûler leurs ossements.
 

Le Horn, un jour de beau temps. 25 nœuds d’Ouest et quatre mètres de houle.
© Algébrique du Sérail.

Et puis, vous êtes venus. Vous nous avez trouvé laids et semblables à des brutes. Vous nous avez imposé des vêtements et un Dieu de souffrance, nous qui ne connaissions qu’elle. Vous avez ramené certains des nôtres dans vos pays lointains, changeant leur nom, brisant leurs convictions. Vous avez même exposé une famille derrière des barreaux, au cœur de l’une de vos grandes cités, baptisée Paris, dans un jardin où vous mettiez en cage des animaux étranges. Bien peu d’entre vous ont tenté de comprendre notre langue rauque et liquide, faite de roches dures et d’eau froide. Ushuaia – «la baie qui ouvre au sud» – était le nom d’un de nos campements. Vous nous avez rassemblé dans de hautes habitations de pierre. D’étranges maladies nous ont décimés. Nous n’avons pas tenté de résister. Nous nous sommes laissés mourir plutôt que de vivre à votre façon…

Hommes frileux qui passez sur vos grandes pirogues au pied d’un de vos mythes, là-bas, en bas du monde, songez un instant aux miens. Ces îles de légende et de souffrance ont été nôtres. Il n’en reste que quelques silex taillés abandonnés dans les algues géantes et des cimetières de coquillages enfouis sous la terre. Mais, dans le vacarme du vent qui hurle sans relâche, peut-être entendrez-vous les chants tristes de mon peuple.

 
Caleta Lennox. Et des arbres tordus, échevelés, bas, qui racontent si bien le vent.
© Algébrique du Sérail.