On me dit : «Faut pas tirer sur une ambulance».
Je réponds : «D’accord, mais que celle-ci arrête d’abord de se prendre pour une Aston-Martin toutes options à la James Bond – genre : voilà trois ans que je te disais, te serinais et te répétais que j’étais une course océanique promis à un beau plateau, un tour du monde acquis à un grand avenir international, et hop, me voilà recyclant un monotype high-tech tout carbone pour aller faire des prélèvements d’eau dans les mers du Sud, et que même que c’est drôlement mieux et encore plus beau, cette expédition scientifique, et que de toute façon ça reste une course parce que si le skipper veut y aller vite, dans le Sud, pour aller remplir ses seaux, eh bien, il peut le faire !»

  Moi, franchement, ce genre de tour, je trouve ça moyennement drôle. Vous me direz : ce n’est pas ton argent qui est en cause. Voire. C’est le nôtre, beaucoup d’argent public dans cette Sol’Océane (pour ne parler que de la région Basse-Normandie, pas moins de 480 000 euros sur quatre ans, de 2007 à 2010). Et puis, de toute façon, la prochaine fois que quelqu’un aura une vraie belle idée de course, il va falloir qu’il suive quelques cours du soir sur la force de vente pour arriver à le placer, son projet. Je connais des régions, des ports et des communautés de communes qui vont y regarder à deux fois avant de signer un papier de ce genre.

Le problème n’est pas nouveau, finalement : il faut arriver à créer une course qui fasse sens, qui s’insère harmonieusement dans le calendrier (déjà bien fourni) qui existe aujourd’hui. Denis Horeau le dit très bien dans son blog : pour qu’une course ait du succès, il faut qu’elle ait une âme, qu’elle raconte une histoire, qu’elle résonne en nous, comme New York-San Francisco, la Transat anglaise ou le tour du monde par les trois caps.

Il y a déjà beaucoup de tours du monde aujourd’hui, courus en solitaire, en double ou en équipage, avec ou sans escales, sur une ou plusieurs coques : Vendée Globe, Volvo Ocean Race, Barcelona World Race, Trophée Jules Verne, Velux-5 Oceans, records en solitaire, records contre les vents et les courants dominants, le tout sur 60 IMOCA, maxi-multis, Volvo 70…
Pas facile, dans ces conditions, d’imposer une nouvelle course disputée sur monotypes de 52 pieds (que vont-ils courir d’autres ? comment garantir leur monotypie alors que le numéro un a déjà 25 000 milles sous la quille et que le numéro deux, frais sorti de chantier, a déjà un bout-dehors différent ? combien peut-on raisonnablement construire de «monotypes» de cette taille en si peu de temps, le départ – d’une course, d’une expérience scientifique ? – étant toujours annoncé en octobre de cette année ? à partir de combien de bateaux une épreuve existe-t-elle ? quels skippers vont venir ? combien parmi eux seront connus, porteurs d’image ? et comment passionner le grand public avec deux bateaux et aucun nom connu ?) entre Caen (je suis Normand et fier de l’être, venez pas me chercher sur ce terrain-là, mais enfin, le trait d’union avec les antipodes semble mince) et la Nouvelle-Zélande (pourquoi faire, des affaires ?) et retour à Cherbourg.

Voyez la Barcelona World Race. Belle idée : un Vendée Globe en double. Volonté de trait d’union avec les Anglos-Saxons. Mise à l’étrier du 60 pieds IMOCA et des mers du Sud sur ces bateaux pour tout un tas de marins confirmés qui n’y seraient jamais allés autrement. Départ de Méditerranée, Barcelone, l’Espagne, sa voile et son roi ont le vent en poupe (Valence, Alicante, Cadix…). Grosse communication de la part de la société OC Events (Ellen MacArthur), organisation millimétrique, beau barnum, plateau de qualité. Et une course qui fait un flop retentissant. Tenez, un test : vous vous souvenez des deux vainqueurs ? Et des deuxièmes ?
Allez, le podium, pour mémoire : Paprec Virbac 2 (Dick-Foxall), Hugo Boss (Thomson-Cape) et Temenos 2 (Wavre-Paret).

Cela dit, je doute fort que la Sol’Océane puisse, pour sa première édition, fournir ne serait-ce que trois bateaux sur son podium…

Dommage : Normands et Britanniques se souviennent depuis peu qu’ils sont cousins et implantés le long de la même mer. La Normandie est géographiquement et maritimement au cœur de l’Europe. Elle compte effectivement bien des compétences nautiques, que ce soit à Caen ou à Cherbourg (JMV). Alors, pourquoi pas ne pas imaginer, avec ces monotypes, une sorte de grand «Figaro» européen, en solo, en double ou en équipage ? En flotte et avec quelques épreuves en match-race ? Avec des bateaux financés par des régions d’Europe et des skippers connus ? Une sorte de Coupe d’Europe de la course au large ? Moins loin que la Nouvelle-Zélande, moins compliqué. Plus facilement accessible, compréhensible, médiatique.
Et les sirènes, du coup, ne seraient peut-être pas celle d’une ambulance.